Education des enfants au Tchad : l’handicape de la langue

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C’est connu par tous et repris par tous, le temps d’une conférence, d’un forum et autres ; le droit universel à l’accès à une éducation de qualité reconnu aux enfants. Seulement, c’est une réalité autre sur le terrain. Le premier handicap d’accès à l’éducation pour les enfants c’est la langue. Pas les langues que nous ont transmises nos aïeux, mais celles que le colon nous ont ramené dans leurs bagages en même temps que la Bible et le Coran.

Je me lève un matin et je trouve comme d’habitude une bande de gamins dont l’âge varie entre 4 et 6ans jouant devant la cour de la maison. Arrivé à leur hauteur, je dis : « Bonjour ! » ils me rendent mon bonjour dans un ton rempli d’hésitation. Voyant leur gêne, je continue : « Comment vous avez dormi ? » ils se dévisagent tous durant un moment. Deux d’entre eux s’éloignent rapidement, une manière de signifier leur démission à la conversation. L’un deux, le plus âgé apparemment me réponds sans trop de conviction « j’ai dormi… très bien ». Admiratif de son effort, je décide de lui offrir un paquet de biscuits. Le lendemain matin, c’est plutôt ces enfants qui vinrent vers moi avec des « Bonjour grand ! Bonjour grand ! »

La langue est le véhicule de l’éducation par excellence, seulement au Tchad, il existe une réelle inadéquation entre l’éducation familiale et l’éducation scolaire. L’éducation familiale se fait en dialectes et l’éducation scolaire en français ou en arabe. Un véritable casse-tête pour les jeunes cerveaux d’adolescents qui ne demandent qu’à apprendre. La langue est la pierre angulaire dans le processus de matérialisation de la pensée humaine : ce qu’on pense, on le dit. Tout ce qui est produit par notre esprit, c’est à travers la langue que nous le partageons avec le reste de nos semblables. Cela revient à dire que si la langue d’expression est mal maitrisée, cela déteint sur les productions de l’esprit.

Au Tchad, nous avons deux grands groupes humains: les nordistes et les sudistes; et que ce soit l’un ou l’autre, la langue française reste un vrai casse-tête pour chacun avec quand même certaines variables que l’on soit nordiste (à prédominance musulmane) et sudiste (à prédominance chrétienne). Je ne traiterai pas le problème distinctement entre les groupes mais je relèverai juste les généralités. Pourquoi la langue française pose-t-elle problème à l’éducation des enfants au Tchad?

Le français n’est pas la langue courante au Tchad, encore moins pour les enfants.

Enfants s’amusant ©Rolland Albani

Voilà le fondement même du problème. Au Tchad, les langues parlées couramment en majorité sont l’arabe local (très différent de l’arabe littéraire) et les dialectes tels le Ngambaye. Les premiers mots de l’enfant ne sont pas dits en français, est-ce une mauvaise chose en soi ? Pas forcément ! Le problème est que 80% de ces enfants ne prononceront leurs premiers mots français qu’à l’école. Parce qu’autour d’eux, le français est totalement absent : presque personne n’utilise le français pour s’exprimer au quotidien. Cela est tel qu’une personne qu’on croise dans la rue s’exprimant en français est presque toujours un étranger. Et même pour celui qui s’exprime en français, il passe presque pour un paria aux yeux des autres. Dans les rues, dans les commerces, dans les bureaux administratifs, dans les entreprises, le français est très absent.

Comment s’éduquer en français sans le français ?

Cour de recréation ©Rolland Albani

L’éducation se fait à 3 niveaux pour un enfant : à la maison, sur le chemin de l’école et à l’école. A la maison comme sur le chemin de l’école, le français est absent. Les parents ne s’expriment généralement pas en français avec leur progéniture. L’enfant fait véritablement connaissance avec le français à l’école et ça ne dure que quelques heures (maximum 6 heures). Il va ensuite sereinement retrouver ses langues courantes au quartier et à la maison. Dans ce cas, difficile d’apprendre à parler, comprendre et écrire une langue en même temps et qui puis est le français dont les techniques d’écriture sont si complexes! En fait, les enseignants et les correcteurs font preuve d’une étonnante tolérance dans leurs exercices en faisant l’impasse surement sur les maladresses linguistiques des enfants en s’attardant plus sur le fond que la forme.

Est-ce une particularité propre au Tchad ?

Non, ce n’est pas une particularité propre au Tchad, d’ailleurs, le taux d’alphabétisation du Tchad (35% en 2011) est supérieur à celui Mali, du Niger et du Burkina Faso. Voilà seulement, les politiques d’alphabétisation mises en place ne sont pas efficientes et durables. Il faudrait une plus grande implication des parents dans les processus d’alphabétisation car ils sont les premiers à avoir une influence linguistique sur leur progéniture. Amener les parents à s’exprimer avec leurs enfants dans la langue d’études de ces derniers serait une avancée significative.

Le système éducatif tchadien est l’un des plus instables qui soit en Afrique. L’enseignement est l’un des corps professionnels les plus marginalisés par les politiques. C’est un constat amer qui touche presque tous les pays de l’Afrique subsaharienne. Les politiques africaines de certains pays sont de nature à mettre à genoux des corps de métiers très sensibles, sur lesquels repose pourtant l’avenir de toute nation. Il s’agit de l’éducation, la justice et la santé. Il n’y a rien à attendre d’une nation avec une population non instruite, mal-en-point et pour laquelle la justice est un mythe.

Les premières victimes des politiques sociales marginalistes sont toujours les enfants, eux qui sont le maillon le plus faible de la chaine vitale de la société. Ils sont des consommateurs, ils ne vivent que du fruit du travail de leurs parents. Il va donc s’en dire que le mal-être de leurs parents leur est fatal à tous les niveaux surtout en matière d’éducation et de santé. La solution se trouve donc aux mains des politiques qui malheureusement, ne semblent pas du tout pressés de résoudre le problème de l’éducation au Tchad. Dans pareilles circonstances, difficile de placer nos espoirs dans l’avenir dont on ne connaît pas de quoi elle sera faite. Nous naviguons à vue, dans des eaux troubles.

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